samedi 5 mai 2012

Goût de vivre


L'homme est capable de perdre, il est capable de deuil, il est capable de sacrifice, c'est-à-dire qu'en lui, dans son psychisme,la perte peut se transformer en énergie, la perte peut se transformer en existence, le deuil peut se transformer en goût de vivre.

Elie G. Humbert

Son seul bien

Son seul bien
est ce chant
toujours offert,

et qui peut-être
se perdra
dans l'infini
du temps,

ni avoir,
ni pouvoir,
ni savoir !

En lui
chante
plus grand,
plus vrai,
plus vivant !

Il est
seulement
scribe du vent !

vendredi 4 mai 2012

Vivants avant la mort !

Quelqu'un disait dernièrement : " Quel immense mystère
que la mort ! " A quoi je répondais : "Quel immense mystère est la

vie ! ". Car nous savons aussi peu de l'une que de l'autre et c'est

précisément parce que la vie est inconnue que la mort est pour nous

un abîme.



Qu'est-ce que nous faisons de notre vie ?



Nous nous cherchons, nous nous fuyons, nous nous rencontrons

par intermittence et nous n'arrivons jamais à boucler la boucle,

à nous définir nous-mêmes, à savoir qui nous sommes. A plus forte

raison ne connaissons-nous pas les autres. 



On n'a pas le temps, la vie passe si vite, on est occupé

par les soucis matériels ou par les divertissements... et finalement la

mort arrive, et c'est devant la mort que l'on prend conscience que la

vie aurait pu être quelque chose d'immense, de prodigieux, de créateur...

Mais, c'est trop tard... et la vie ne prend tout son relief que dans

l'immense regret d'une chose inaccomplie. Et les survivants sont là à

pleurer ceux qui ne sont plus, qui n'ont rien fait jaillir de leur

existence et à la réalisation desquels les vivants ont si peu collaboré.



C'est alors que la mort, justement parce que la vie a été

inaccomplie, apparaît comme un gouffre, comme un mystère insondable qui

fait renaître constamment l'objection : "Mais après tout, aucun des morts

n'est jamais revenu pour témoigner de ce qui se passe au-delà".

Bien sûr, aucun des morts n'est jamais revenu pour témoigner de ce

qu'il aurait vu, et cela ne servirait d'ailleurs de rien.


Ce que nous allons tenter, aussi bien, ne sera pas de

postuler ou d'inventer des choses que nous supposerons exister après

la mort, mais de situer le problème de la mort dans le mystère même

de notre personnalité, à partir de notre vocation de sujet, d'origine

et de créateur.





Si l'expérience de la vie échoue, je veux dire si, souvent,

la vie des êtres les plus aimés nous laisse le regret d'une chose

inaccomplie - que nous n'avons pas suffisamment comprise, à la réalisation

de laquelle nous n'avons pas suffisamment collaboré - c'est que,

justement, la connaissance d'un sujet, d'une intimité, suppose l'enracinement

de notre intimité dans celle d'autrui, une communauté d'âme,

un échange si profond qu'il faut constamment jeter du lest, constamment

se dépasser pour être un espace assez grand pour l'accueillir.


Si nous ne connaissons pas davantage les autres, c'est

parce que nous ne devenons pas autrui, parce que nous sommes enfermés

en nous-mêmes, parce que nous ne savons pas nous dépasser. Alors l'autre

se banalise, il prend cette figure sociale qui répond à sa fonction,

au personnage qu'il s'est forgé, au masque qu'il est contraint de porter.

Nous n'allons pas au-delà, nous ne découvrons pas la source qu'il est appelé à devenir,

nous n'atteignons pas son unicité, parce que nous ne sommes

dignes ni de la connaître, ni de la susciter.


Et toutes les difficultés de connaître un autre, toutes

 ces difficultés resurgissent devant la mort. C'est le

même problème. Comme la vie est impénétrable à qui ne devient pas une

source, un créateur, une personne, une origine, une liberté : la mort

lui est pareillement impénétrable.



Il ne s'agit pas, en effet, de connaître le lieu où nous

irons après la mort, il ne s'agit aucunement d'un après dans le temps

ou dans l'espace, il s'agit d'un au-delà qui est au-dedans . Cela veut

dire qu'il s'agit de vaincre la mort ici-bas, dès aujourd'hui, tellement

que le vrai problème n'est pas de savoir si nous vivrons après la mort,

mais si nous serons vivants avant la mort.

Maurice Zundel



Armand Amar - Naté (va. vis et deviens)



Bouleversante musique du film Va, Vis, et Deviens !

Tant que

Tant que le poing
est serré,
la main ne pourra
sortir de la bouteille !

Tant que je suis tourné
vers moi,
je ne gagnerai pas
le large !

jeudi 3 mai 2012

La participation active à la perte


Dans son livre Opening the Hand of Thought (Ouvrir la Main de la Pensée), feu Uchiyama Rochi utilise une expression qui m'a fait une profonde impression parce que j'y ai reconnu quelque chose qui fait partie de ma vie depuis longtemps. Il s'agit de "participation active à la perte". D'ordinaire, nous voulons à tout prix éviter le mot "perte". Nous sommes conditionnés à ne chercher que le gain, le bonheur et la satisfaction de tous nos désirs. Même si nous comprenons intellectuellement que, dans notre vie, la perte est la boue dans laquelle le lotus peut s'épanouir, quand elle se manifeste dans leur vie, la plupart des personnes croient quand même que la perte est l'opposé du gain.
Nous participons activement à la perte. Activement signifie avec volonté, engagement, persévérance et que nous avons le courage de mourir pendant que nous sommes vivants. Le mot "perte" fait référence à la mort et à toutes les choses dont en général nous ne voulons pas parler. Il implique aussi l'échec et l'impermanence. Il s'agit de souffrance, de peur, d'abandon et de laisser aller ; toutes ces choses que nous croyons être négatives mais qui en réalité apportent à la plupart d'entre nous notre motivation pour pratiquer. [...]

"Quand nous aurons appris à faire cela, comment vraiment perdre, alors nous saurons comment être vraiment vivants." Que perdons-nous? Nous perdons notre égocentrisme, notre attachement au soi, nos idées, notre conditionnement. . Quand nous aurons appris à faire cela, comment vraiment perdre, alors nous saurons comment être vraiment vivants. [...]

Savez-vous ce que vous faites lorsque vous pratiquez, lorsque cet ancêtre, votre moi le plus intime pratique? Vous pratiquez la participation active à la perte. Vous pouvez faire l'expérience de la peur, du refus, d'un sentiment de résistance, du sommeil, de l'épuisement et de la douleur. Vous pouvez passer par toutes les manières de perdre possibles.

Lorsque vous pratiquez la participation active à la perte, vous vous reconditionnez pour pénétrer à nouveau dans le monde non conditionné.

Il y a un ancien proverbe qui dit: "On ne peut pas entrer dans la rivière deux fois au même endroit." Nous avons l'habitude de créer notre propre univers. Nous croyons que nous pouvons marcher deux fois au même endroit parce que nous nous efforçons de solidifier ce monde changeant de façon à ce que notre moi conditionné puisse éprouver un sentiment de sécurité. En fait, la rivière tout entière bouge, et l'environnement avec, la rivière et le rivage. Ce sont seulement nos fabrications mentales qui nous font croire que nous pouvons vraiment poser deux fois le pied au même endroit. Mais, la vérité de l'impermanence est plus forte que nos fabrications ne pourront jamais l'être. C'est pourquoi beaucoup de souffrance, ou de perte, apparaît lorsque nous ignorons ce fait évident. [...] "Mais, la vérité de l'impermanence est plus forte que nos fabrications ne pourront jamais l'être."

Je vais vous raconter une histoire à ce sujet. Une nonne avait glissé d'une falaise. Elle avait réussi à se retenir à une branche d'arbre et s'y accrochait, avec la sensation d'être suspendue dans le vide. Elle appela à l'aide. Un de ses enseignants qui passait par là, accompagné de quelques disciples, l'entendit et lui dit: "Il suffit de te laisser aller! Laisses-toi tomber maintenant, sans hésiter!" Lorsqu'elle lâcha, elle réalisa qu'elle était en réalité allongée sur le sol depuis le début.

Ce sont nos illusions et notre ego qui nous font croire que nous risquons de sombrer dans les ténèbres. Mais si nous nous abandonnons, nous réalisons et avec quel émerveillement, que les ténèbres sont en réalité pleines de lumière.
[...] Dans le processus de la participation active à la perte, nous sommes usés jusqu'à la corde par l'espace et le temps. Nous sommes usés par le vent, la pluie et le soleil. Nous sommes même usés par la lune et les étoiles. Nous sommes semblables à la montagne de Greenhorn. Mais, si vous participez réellement au miracle qu'est la pratique réelle, vous comprendrez que vous n'avez pas le choix. Il est très important que vous compreniez cela. Grâce à cette compréhension vous resterez sur la voie; il n'y a nulle part où aller quand on est dans la vérité. Vous franchirez obstacle après obstacle et vous réaliserez ce qui a toujours été là et a toujours été avec vous. Cette participation active à la perte est notre grand don.

La nuit meurt dans le jour,
Le jour meurt dans la nuit.
L'expiration est intime avec la perte,
En inspirant je me renouvelle.


Jakusho Kwong



Ryuichi Sakamoto - Solitude /