lundi 3 septembre 2012

Sophie Hunger


Juste pour toi

Un mot
juste pour toi
qui le lira
dans le silence
d'une chambre
assis à ton bureau,

un mot juste,
une goutte de lumière,

comme t'a ébloui
pour la première fois
l'étrangeté
d'être en sursis de vivre,

menacé de mort
à tout instant,

enfin réveillé,
arraché d'une vie
qui est non vie,

un mot que je ne trouve pas,
plus proche
du battement de coeur
que d'une liste de vocabulaire,

un mot qui passe
par des milliers d'autres,
tissés en solitaire
pour rester humain,

voilà ce que je cherche :

"Que tu le trouves aussi
en ton coeur !"



dimanche 2 septembre 2012

Qui a soif, me suive, René Daumal

Frères, vous pullulez, vous vous entroupez, vous vous encroûtez.

Bientôt les caves seront à sec et que deviendrons-nous ? Les uns crèveront lamentablement, les autres se mettront à boire d'infâmes potions chimiques. On verra des hommes s'entre-tuer pour une goutte de teinture d'iode. On verra des femmes se prostituer pour une bouteille d'eau de Javel. On verra des mères distiller leurs enfants pour en extraire des liqueurs innommables.

Cela durera sept années. Pendant les sept années suivantes, on boira du sang. D'abord le sang des cadavres, pendant un an. Puis le sang des malades, pendant deux ans. Puis chacun boira son propre sang, pendant quatre ans. Pendant les sept années suivantes, on ne boira que des larmes et les enfants inventeront des machines à faire pleurer leurs parents pour se désaltérer.

Alors il n'y aura plus rien à boire et chacun criera à son dieu :
« rends-moi mes vignes ! » et chaque dieu répondra : « rends-moi mon soleil ! », mais il n'y aura plus de soleils, ni de vignes, et plus moyen de s'entendre.

« Des soleils et des vignes, il y en a encore. Mais sans soif, on ne fait plus de vin. Plus de vin, on ne cultive plus les vignes. Plus de vignes, les soleils s'en vont : ils ont autre chose à faire que de chauffer des terres sans buveurs, ils se diront : allons maintenant vivre pour nous. Cela, le voulez-vous ?
- Non ! gronda l'auditoire.
- Avez-vous soif ?
- oui ! confessa l'auditoire.
- Eh bien, allons aux vignes ! Mais pour cela, il faut partir comme moi, en délaissant tous les biens de ce monde, en n'emportant que le strict nécessaire.

Qui a soif me suive !

René Daumal La Grande Beuverie , Gallimard

Vladimir Vysotsky - La Fin Du Bal


Se décider à vivre

Se décider à vivre !

le désert ne sert-il
pas à cela ?

L'eau est sans goût
pour celui
qui n'a jamais eu soif !

La vie sans sel
pour celui
qui n'a pas connu
de morts à lui-même !

Se décider à vivre !

le désert n'est plus
dans les livres,
dans les rêves.

Il vient à toi
quand tu avances
un pas réel
dans le sable de ta solitude.

Il vient
quand ton désir
est assez fort
pour ne plus trahir
le souffle qui te pousse

en terre solitaire,

en terre lointaine et nue

où l'épreuve te révèle
que tu n'es plus
maître de ta vie !

Il vient comme
guide de l'homme
assez humble
pour demander
de l'aide

et vivre de la manne
et des sources

qui naissent
après la vérité
d'un cri !



samedi 1 septembre 2012

Jean-Louis Aubert - Ailleurs et Moments

 
 

Lève le zyeu

-1-

Douce lumière
qui transperce
la masse épaisse
des nuages,

douce lumière
sur la page,
un violoncelle
l'accompagne !

Quelle heure est-t-il ?
C'est inutile !
En ce coeur,
il n'y a plus d'heure !



-2-

IL n'y a plus à courir,
reste la danse
au plus intime
qui délivre !

"Lève le zyeu"
dit-on en créole !
l'espace palpite
par dessus le mur !

Regarde la route
serpenter,
oublie la roue
pour ne pas chuter !


-3-

C'est quoi tes soucis ?
Des spaghettis !
Des anguilles
dans un panier,

toi dans le miroir,
accroché,
pendant qu'une étoile
respire !

Rien de mieux
à vivre que vivre
en un coup d'aile
loin de soi !



-4-

Bonjour monsieur !
Comment vous
êtes-vous oublié
en un sourire ?

Chaque jour
un oiseau silencieux
traversait le ciel !
Quelle majesté ?

Monsieur, est-ce tout ?
Oui, je suis son vol !
C'est le seul trésor
que j'ai gardé !

-5-

Vous voulez rire ?
Non, j'en ai pleuré !
Cela s'est déchiré,
diamant de l'instant !

Oui, lève le zyeu !
De ton côté, néant !
Mais de l'autre,
même la fourmi chante,

et je chante aussi
avec la lumière calme !
Ne perds plus de vue
l'oiseau que porte le vent !



-6-

Reste toujours étonné
devant ceux
qui veulent te lier
dans leurs filets !

Tant de définitions,
d'idées arrêtées,
tant de jugements
pour clouer le jour

d'une main qui s'ouvre,
d'un coeur qui fleurit !

De ton côté, oubli !
de l'autre, aimer !

-7-

Mais monsieur,
il n'y a pas
d'autre secret,
d'autre mystère ?

Non, un caillou
n'arrête pas
l'eau qui ruisselle
dans les jardins !

Si tu deviens pierre,
la vie t'ignorera
et poursuivra
son chemin !