mardi 9 octobre 2012

De la marche

Nulle richesse ne peut acheter le temps, la liberté et l'indépendance requis, qui sont essentiels à cette profession. Cela n'advient que par la grâce de Dieu. Une dérogation directe des cieux est indispensable pour devenir marcheur. Il faut être né dans la familles des marcheurs. Ambulator nascitur, non fit (On naît marcheur, on ne le devient pas).
De la marche, p. 10

Je crois que je ne pourrais entretenir ma santé physique et intellectuelle si je ne passais pas au moins quatre heures par jour - et souvent davantage - à me balader dans les bois, par les collines et les champs, totalement libre de toute contingence matérielle.
De la marche, p. 11


Ma soif de savoir est intermittente, mais mon envie de baigner ma tête dans des atmosphères inconnues à mes pieds est pérenne et constante. Le plus haut point que nous puissions atteindre n'est pas le savoir, mais la sympathie avec l'intelligence. Je ne sache pas que ce savoir se limite à quelque chose d'aussi défini qu'une surprise grande et nouvelle consistant en la soudaine révélation de l'insuffisance de tout ce que nous appelions savoir auparavant, la découverte qu'il y a plus de chose aux cieux et sur terre qu'on en a rêvé dans notre philosophie. C'est l'illumination de la brume par le soleil. L'homme ne peut accéder à un savoir plus élevé que celui-ci, pas plus qu'il ne peut regarder sereinement et sans impunité la face du soleil.

De la marche p. 57

Par-dessus tout, nous ne pouvons pas nous permettre de ne pas vivre dans le présent. Il est béni entre tous les mortels, celui qui ne perd aucun instant de la vie à se remémorer le passé. A moins que notre philosophie n'entende le coq chanter dans chaque cour de ferme dans notre horizon, elle est dépassée. Ce bruit nous rappelle d'ordinaire que l'emploi et les habitudes de notre pensée deviennent obsolètes. Sa philosophie indique une époque plus récente que la nôtre. Ce qu'il suggère ne se trouve ni chez Platon ni dans le Nouveau Testament. C'est un testament encore plus nouveau, l’Évangile selon l'instant présent. Il n'est pas resté en arrière, il s'est levé tôt et a conservé son avance, pour être là où il est, au bon moment, à l’extrême pointe du temps.

De la marche, p. 65

Nous marchions dans une lumière si pure et si brillante, dorant l'herbe et les feuilles blanchies, d'une clarté si douce et si sereine, que je pensais que je ne m'étais jamais baigné dans un flot aussi doré, sans une ride ni un murmure. Le versant ouest de chaque bois et chaque butte de terre chatoyaient comme l'orée de l’Élysée et le soleil dans nos dos ressemblait à un gentil berger nous ramenant chez nous le soir.
Ainsi allons-nous vers la Terre Sainte, jusqu'au jour où le soleil brillera avec plus d'éclat qu'il ne l'a jamais fait, où il brillera peut-être dans nos esprits et nos coeurs, où il illuminera notre existence pour nous tirer de notre sommeil, d'une grande lumière, aussi chaude, sereine et dorée que celle qui baigne le rivage en automne.

De la marche, pp. 67-68

Extraits de : Henry David Thoreau, De la Marche, Ed.

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